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28 août 2006 1 28 /08 /août /2006 10:39

JOST DE NEGKER. Un mythe qui a la vie dure

L’attribution du carton des Crucifixions Cornouaillaises à un certain graveur flamand ,Jost de Negker, est due à une mauvaise lecture de l'historien René Couffon, suivie d’une " présomption devenue certitude " comme il le reconnaît.

Tout est parti de son article sur "La peinture sur Verre en Bretagne au XVIe siècle", paru en 1945 dans les Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Bretagne.

Après deux pages et demie, les 30, 31 et 32, sur les découvertes d'inscriptions permettant de retrouver un nombre non négligeable de peintres verriers, cet historien offre, à partir de la page 27, une étude des Grandes Crucifixions du Finistère. Il commence par en indiquer les donateurs, les datations, ainsi que leurs auteurs possibles. C’est dans ce paragraphe, page 31, qu’il signale qu'à La Martyre, il a découvert, sur un galon de vêtement du vitrail, le nom de l'artiste, sa signature et le date du vitrail. Il ne signale pas encore le nom.

Le paragraphe suivant décrit la composition d’un groupe de vitraux exécuté d’après un même carton : La Roche-Maurice, La Martyre, Saint-Mathieu de Quimper, Tourc’h, carton que l’on retrouve légèrement modifiés dans d’autres lieux.

A la page 35, il donne, pour la Roche-Maurice, un article de sept lignes, composé de " l’inscription suivante : EN L'AN MIL Vcc XXXIX FUT FET CES VITRE ET ESTOIT DE FABRIQUE POUR LORS ALLEN JOCE. L.S " et d’un dessin, où on lit : " AVE GRACIA PLENA, puis le nom de JOST et, au-dessous de ce dernier et en petits caractères, le monogramme de l’artiste " et 1535. Par la suite ; il ajoutera que les " deux dernières initiales sont vraisemblablement celles du peintre verrier. " (il s’agit de Le Sodec)1

 

Après quelques notes sur les vitraux de La Martyre, Daoulas1, Tourc’h, Saint-Mathieu de Quimper et Trémaouézan2, il s’engage sur l'origine possible du carton, visiblement inspirées des Passions de Durer, et sur les comparaisons avec des oeuvres picturales, il écrit, page 40: "Un nom se présente aussitôt à l'esprit, celui de Jost de Negker" puis plus loin dans la même page "cette présomption de voir Jost de Negker auteur de la verrière de La Martyre s'est transformée en une certitude lorsque nous eûmes comparé la monogramme peint sur ce vitrail avec celui de l'artiste identifié par Campbelle Dodgson au bas du bois gravé en 1508 d'après le saint Martin de Lucas de Leyde pour le Brévorium Trajectense de l'éditeur anversois Jan Seversz ".

Partant des hachures au pinceau qu’emploie le peintre verrier dans ce vitrail, Il voit dans ce vitrail, plus l'oeuvre d'un graveur, ce qu'était Jost de Negker, que celle d'un peintre. Cela le conforte dans sa découverte, et l’amène encore plus loin. Il s’engage sur le terrain de la foire de La Martyre, commune toute proche, où " l’on y fabriquait de toutes sortes de marchandises " Il y voit René de Rohan et sa jeune épouse Isabeau d’Albret, ainsi que l’abbé Charles Jégon " passer commande des vitraux. Je le comprends très bien. Un chercheur cherche toujours mieux et plus. Enfermé dans son idée, il arrive que l’historien passe au-delà.

Au sujet de la Roche-Maurice, l’abbé Jean Feutren, donne, en février 1972, son avis dans des articles du Télégramme de Brest. Il écrit, en autre : " Jost de Negker serait devenu, sans le vouloir, ni même le savoir, le père d’un grand nombre de crucifixions dans le Finistère. Encore une fois, nos artistes locaux n’auraient été que des imitateurs plus ou moins habiles. Tel est le sentiment de M. Couffon et nous inclinerions à le suivre. Mais nous nous défions fort des belles constructions de l’esprit. Les bévues des gens de métier sont incalculables." Puis, il continu, dans l’article suivant, en  confirmant que l’inscription ainsi que la marque du graveur d’Augsbourg sont introuvables .

Sur ce, Roger Barrié, auteur d’une thèse de doctorat de 3e cycle sur le vitrail Cornouaillais,1978, confirme cette absence par examen sur échafaudage ; il avance l’hypothèse soit d’une mauvaise lecture par Couffon qui, fasciné à juste titre par des rapprochements avec les gravures, aurait interprété des salissures ; soit d’une restauration insouciante qui aurait fait disparaître l’inscription lors de la dépose vers 1945, ce qui paraît très étonnant.

Pour ce qui est des hachures que Couffon signale, je pense comme Roger Barrié, qui, relève que ces hachures ne sont qu'un indice de l'évolution du métier3 Parallèles ou croisées, en plein ou en enlevé, elles sont employées pour suppléer en lumière les modelés et les lavis. L’abbé Castel, profitant du même échafaudage, n’a pas de son côté relevé autre chose que : AVE GRATIA PLENA, sur le galon vertical du manteau du cavalier tandis que la suite, sur le galon horizontal est proprement illisible comme l’a laissé entendre l’abbé Feutren, fort judicieusement dans les notes inédites qu’il a laissées.

 

Conclusion : en absence d’archives, on ne peut qu’observer que toutes ces Crucifixions ont un rapport avec l’œuvre de Durer, spécialement dans ses Grandes et Petites Passions. Pour les ateliers de vitraux cornouaillais du XVIe siècle, dont le plus important semble être, jusqu'à maintenant, celui de la famille Le Sodec, il n’y a pas de création véritable. Ils utilisent, sans parfois les copier exactement, les gravures qui circulent alors. Et pour le XVIe siècle, ces gravures sont majoritairement celles de Durer4, qu’ils agrandissent et transforment suivant leurs besoins. Tout cela pour confirmer qu’on ne peut donner la paternité de ces vitraux à Jost de Negker, pas plus qu’on ne peut donner Soyer comme auteur des vitraux du XVe de la cathédrale Saint-Corentin. Les Vitraux de la Cathédrale de Quimper.p.27-28

Et pourtant, cela continue ! Soyer les bienheureux ! Son nom a été maintes et maintes fois proclamé sous les voûtes de la cathédrale par les conférenciers.

Et pour rendre hommage à René Couffon, citons le mot qu’il disait naguère à un jeune chercheur qui relevait dans ses écrits une exactitude : "  Une seule ? on voit que vous n’avez pas encore beaucoup travaillé ! "

 

 

 

Notes.

1. Notons que l’ " Ave gratia plena " vient d’une confusion avec le vitrail de La Martyre. A La Roche-Maurice, le galon est simplement orné, sans inscription.

2 et 3. Verrières déjà disparues.

4, thèse de troisième cycle, sur le vitrail en Cornouaille, 1978, tome premier p.125

(. même autre que les Passions, comme à Notre-Dame de Confort en Meilars,. la scène de la Vie à Nazareth, avec Marie, Jésus et Joseph, est une reprise partielle et inversée, d’une gravure de Durer de 1510.

Je m' escuse de l'absence de photographies. Elles seront données avec notes lorsqu'elles seront acceptées sur la blog.

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Published by Jean Pierre Le Bihan - dans famille de peintres vitriers
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